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Ce blog n'est pas un livre construit mais un ensemble de touches d'émotions ou de réflexions nées de quelques années de parcours professionnel et amical dans trois pays du Sud essentiellement : Haïti, Congo RDC et le Sénégal. Vos commentaires sont bienvenus autour de ces textes sans prétention. Juste un partage pour aussi faire découvrir de belles histoires au Sud et des moins drôles. Et n'oubliez pas de cliquer sur "plus d'infos" pour voir la suite de chaque billet !

vendredi 10 juin 2011

SOUDURE ET USURE

La soudure est une période terrible pour les ruraux : c’est celle où la famille n’a pas de quoi manger car elle a épuisé ses stocks de l’année précédente et la nouvelle récolte n’est pas encore là. Dans cette situation la famille ne peut se nourrir qu’en achetant mais souvent elle n’a pas d’argent. Alors l’homme, au lieu de cultiver, part à la recherche d’un petit boulot dans l’espoir de rapporter un peu de sous. Ou il essaie de solliciter un parent à la ville. L’autre stratégie est de s’endetter auprès du commerçant local voir d’un commerçant d’un autre village.
C’est l’histoire de Mor Seck, de Meckhe. Un animateur paysan raconte : « Mor Seck commence par s’endetter auprès du commerçant du village. Dès que celui-ci refuse d’augmenter l’endettement, Mor Seck va dans un autre village trouver un autre commerçant et ainsi de suite ».
La soudure a de multiples causes : l’absence de moyens pour produire efficacement, les bras des jeunes qui partent vers d’autres horizons pas toujours rentables. Mais aussi la dépense qui n’est pas toujours raisonnée : tant qu’on a, on dépense, notamment pour les fêtes familiales ou religieuses. Et la diaspora (les émigrés de l’étranger) poussent à la consommation : pour prouver leur réussite, ils envoient de l’argent pour acheter deux bœufs pour un baptême alors qu’avant la famille consommait un mouton pour la même occasion. Du coup, « pour ne pas se discréditer » les autres familles dépensent 2 bœufs pour les baptêmes. La dot prend aussi des proportions incroyables.
On aurait pu croire qu’en milieu musulman, l’usure n’existe pas. Mais la pauvreté étant un véritable fonds de commerce pour bien des gens (y compris les institutions internationales[1]), l’usure se cache un peu plus qu’ailleurs mais est bien présente. L’usurier n’agit pas comme tel. Il se présente plutôt comme commerçant et homme de bien. Raiffeisen notait déjà cela au début du 20ème siècle. L’usurier fait crédit pendant de longs mois. Officiellement sans intérêt. Mais qui peut croire cela ? Le client n’a pas de machines à calculer, ne tient pas ses comptes de dettes chez le commerçant. Rien de plus facile pour le commerçant que d’augmenter l’addition finale sans témoin.
Moussa de Meckhe (Sénégal) avait gagé son semoir pour 15 000 FCFA car sa famille avait faim. Il devait rendre 25 000 FCFA au bout de 2 ans maximum. Dans le cas contraire, il perdait son semoir. Entre temps, le commerçant loue le semoir à des tiers, ce qui le détériore. Quand Moussa racontait cette histoire, il baissait la tête. Perdre son semoir pour 15 000 FCFA (23 euros) n’est pas une décision facile à prendre.
En Haïti, les usuriers sont très malins. Ils prêtent facilement. Juste qu’ils mettent une clause au remboursement de la dette : l’emprunteur ne peut rembourser une partie du capital. Il doit rembourser tout le capital à la fois. Si l’emprunteur ne le peut, alors il paye des intérêts élevés jusqu’à ce qu’il soit en mesure de embourser la totalité de la dette. L’endettement dure des années. A la fin le paysan perd sa terre.
Un autre système pratiqué dans ce pays est le bric à brac. On recense plusieurs centaines de bric à brac dans une même artère de ville. Les gens y gagent des objets e reçoivent un prêt du tiers de leur valeur et pour une durée limitée. L’opération se solde souvent par la vente de l’objet.
Nous avons vu pire à Madagascar. Un paysan a emprunté une somme dérisoire. Pour cet emprunt il était obligé de travailler plusieurs jours dans le champ du prêteur. On retrouve cela au Sénégal. Avant d’entamer les pourparlers l’usurier sait faire travailler le demandeur dans ses champs. Ailleurs ce sont les enfants qu’on envoie au travail pour éponger la dette. Enfants esclaves.
Il ne sert à rien de faire du crédit ciblé (semences, main d’oeuvre, embouche, petit commerce) si on ne prend pas en compte l’endettement structurel, de long terme contracté par les paysans auprès des usuriers. Tout financement doit prendre en compte la situation financière réelle de la famille. Sinon le crédit est une rustine sur unE chambre à air déchiquetée.


[1] / voir les programmes de lutte contre la pauvreté et leur inefficacité

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