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Ce blog n'est pas un livre construit mais un ensemble de touches d'émotions ou de réflexions nées de quelques années de parcours professionnel et amical dans trois pays du Sud essentiellement : Haïti, Congo RDC et le Sénégal. Vos commentaires sont bienvenus autour de ces textes sans prétention. Juste un partage pour aussi faire découvrir de belles histoires au Sud et des moins drôles. Et n'oubliez pas de cliquer sur "plus d'infos" pour voir la suite de chaque billet !

vendredi 16 septembre 2011

PILLAGE PLANETAIRE DE TERRES DE PAYSANS DU SUD

Dans un billet du 24 août je parlais des menaces pour les paysans du Sud. L'une d'elle est l'accaparement des terres (landgrabbing en anglais) à grande échelle par des Etats ou des multinationales. Cet article traite de ce sujet.

Pouvez-vous imaginer un seul instant qu'écrire sur cette question est éprouvant émotionnellement ? Je perçois les vidéos que je présente comme très dures, aussi dures que les images de la famine dans la Corne de l'Afrique. Pour trois raisons : ce sont des familles qui sont chassées de "leurs terres", ce sont des politiciens sans scrupules qui bradent un capital terre qui ne leur appartient pas, ce sont des causes réelles des famines qui tuent et qui demain deviendront structurelles, endémiques. Nous sommes dans l'horreur. Les organisations paysannes du Sud sont conscientes mais on est encore dans la relation du pot de terre contre le pot de fer.

LES FAITS

Je ne crée pas les chiffres. Je les emprunte. Le fait est qu'ils sont confidentiels, cachés. Les Etats ne se vantent pas des terres qu'ils cèdent à des puissances étrangères ou a des multinationales (ni les accords secrets qui font que les pots de vins circulent). J'aurais aimé faire une carte des terres vendues ou bradées sur la planète. Mais les données n'existent pas. Nous n'avons que des informations parcellaires de la société civile, des organisations paysannes. 

OXFAM fait un grand travail sur cette question, toujours de manière très professionnelle. Les chiffres donnés (sûrement très minimisés) sont impressionnants. Le travail le plus complet est celui mené par l'ONG GRAIN, d'une qualité remarquable sur le sitehttp://farmlandgrab.org/post/special/17967 Je m'inspirerai du travail de GRAIN et de la revue de presse que je tiens depuis quelques années.
Entre 2008 et 2009, selon la Banque mondiale, pas moins de 450 657 km2 de terres ont été acquises dans les pays pauvres, soit l'équivalent de la superficie de la Suède, et pas très loin de celle de la France. 45 millions d'hectares de terres agricoles seraient passés dans les mains d'investisseurs étrangers. 
En premier lieu je vous propose deux vidéos assez complètes, l'une produite par  M6l'autre par l'émission Géopolitis de la télévision suisse romande.

L'ANALYSE
Le phénomène de l'appropriation des terres des paysans du Sud n'est pas nouveau. Depuis des décennies, la classe dirigeante  des pays du Sud cherche à s'approprier les meilleures terres, chassant les paysans. Mais, leurs moyens étant limités, leur appétit l'est également. Ce qui a changé ce sont les quantités de terres prises aux paysans en peu de temps et les finalités des actes.
Qui sont les accapareurs ?
Ils sont de trois catégories : 
- la bourgeoisie locale qui poursuit sa recherche de profits ;
- des pays et leurs entreprises : la Chine, l’Inde (Mcleod Russell, Kaveri Seeds, Karuturi Global…), le Japon, la Malaisie et la Corée du Sud en Asie, l’Égypte et la Libye en Afrique, le Bahreïn, la Jordanie, le Koweït, le Qatar, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis au Moyen-Orient, le Brésil en Amérique Latine.
 - des multinationales ayant leur siège en Europe mais aussi en Amérique latine dont la Lonrho d'origine britannique.
Qui sont les bradeurs de terre ?
Les gouvernements des pays suivants en Afrique : Ghana, Bénin, Ethiopie, Kenya, Libéria, Mali, Madagascar, Mozambique, Ouganda, Sénégal, Soudan, Tanzanie, Zambie. Mais le phénomène se passe aussi dans des pays d'Amérique latine comme l'Uruguay.
Quelles sont les motivations des accapareurs ?
Elles varient. Pour certains pays comme la Chine, il s'agit de parer à l'insuffisance de terres agricoles de la Chine mais aussi de piller les ressources de pays tiers pour préserver la durabilité de ses richesses. Pour d'autres accapareurs c'est une opportunité fantastique pour satisfaire des besoins croissants de l'économie mondiale, en huile de palme, en agrocarburants... et de faire des profits. L'augmentation des prix des produits agricoles sur le marché mondial depuis 2008 a largement aiguisé les appétits.
La vidéo suivante nous en apprend plus...D'une clarté impressionnante...Dramatique !


De quelles quantités de terres parle-t-on ? 
Selon OXFAM environ 45 millions d’hectares de terre dans le monde ont été vendus à des investisseurs étrangers, entre octobre 2008 et août 2009. Deux tiers des terres accaparées l’ont été en Afrique.
Où est le problème ?
1. Les paysans sont massivement expropriés et perdent leur outil de travail ;
2. Les salaires généralement payés aux ouvriers agricoles sont dérisoires ;
3. La sécurité alimentaire des pays concernés est gravement menacée ;
4. L'environnement est terriblement malmené par ces accapareurs qui n'ont pas de scrupules à raser les forêts et à utiliser des pesticides à haute dose ;
5. C'est une manière facile d'introduire les OGM dans les pays du Sud.
Koffi Annan, Ghanéen, ancien Secrétaire Général des Nations unies et président de l’Alliance pour une Révolution verte en Afrique, qui ne peut être suspecté de gauchisme, est catégorique  « Il n’est ni juste ni viable que des terres agricoles soient ainsi dérobées aux communautés, ni que de la nourriture soit exportée de pays où les habitants ne mangent pas à leur faim. Les populations locales ne toléreront pas cet abus — et nous non plus » 
Le choc
Expulsions, salaires dérisoires, famine. Cette vidéo tournée par Arte est d'un réalisme terrifiant. Les paysans expulsés vont encore remplir les bidonvilles : des réfugiés dans leur propre pays avec personne pour les soutenir


Complicités des grandes organisations internationales
La Banque Mondiale vient de publier un rapport sur l'accaparement des terres. D'un côté, elle avoue le malaise autour de cette question et rend compte de la mobilisation des ONG. D'un autre la SFI, sa filiale, finance à tour de bras ces investissements étrangers. Fondamentalement elle reste dans une logique libérale qui veut que l'investissement étranger et la captation des marchés sont nécessairement porteurs de progrès.
Pour tenter de calmer le jeu, la Banque Mondiale a édicté 7 principes, genre de code de bonne conduite (source : le Monde Diplomatique de septembre 2011) :
Sept principes internationaux
Pour encadrer l'investissement foncier, Banque mondiale, FAO, Cnuced et FIDA ont adopté des principes a minima :
Principe 1 : les droits fonciers existants sont reconnus et respectés
Principe 2 : les investissements ne mettent pas en danger la sécuríté alimentaire, mais au contraire la renforcent.
Principe 3 : on veille à la transparence, à la bonne gouvernance et à la création d'un environnement propice.
Principe 4 : consultation et participation (des populations concernées).
Principe 5 : la viabilité économique et la responsabilité des projets agricoles.
Principe 6 : la durabilité sociale (les investissements génèrent un impact social positif et distributif et n'augmentent pas la vulernabilité).
Principe 7 : la durabilité environnementale (quantification et minimisation des impacts environnementaux).   
Tout cela est bien dérisoire. Contrôlés par personne, accompagnés d'aucune sanction, ces principes ont été vite dénoncés en 2010 par 130 ONG qui se révoltent devant l'accaparement des terres.
QU'EN PENSER ?
En théorie on pourrait dire que la venue d'entreprises étrangères pourrait être une bonne chose : transferts de technologie et de savoirs-faire, apports de devises pour les pays du Sud. Mais ce serait gravement oublier que, vu que l'objectif est généralement d'exporter, c'est une atteinte fondamentale à la sécurité alimentaire des pays du Sud... et l'exploitation de ces terres ne peut se faire qu'en expulsant des paysans qui perdent tout et notamment ce qui fait le fondement économique et culturel de leur vie : la terre.
Ces stratégies conquérantes sont aussi la porte ouverte à l'introduction "tranquille" des OGM et à des dégradations sévères de l'environnement comme la déforestation massive qu'on peut constater en Amazonie ou la destruction dramatique de la forêt primaire en Indonésie au profit des plantations de palmiers à huile pour satisfaire la demande croissante d'huile de palme dans les pays occidentaux pour accroître les marges des industriels sur ce que nous consommons.
Les achats massifs de terres agricoles dans les pays du Sud ressemblent à s'y méprendre à ce qu'a fait la colonisation française en Afrique de l'Ouest sur le coton ou l'arachide, ce que font les propriétaires de latifundia en Amérique Latine, ce que font les propriétaires miniers partout dans les pays du Sud : épuiser le sol jusqu'à fatigué, pressurer la main d'oeuvre locale. On est face à une nouvelle recolonisation.
LUTTER
La lutte a commencé depuis plusieurs années, menées par les ONG et les organisations paysannes. Elle est difficile car les gouvernements ne se vantent pas des bradages qu'ils pratiquent et des pots de vins perçus dans la vente de terres qui ne leur appartiennent pas.
OXFAM international prépare une campagne internationale sur cette question, à laquelle on peut s'associer.
Le réseau International d'organisations paysannes Via Campesina et son organisation-membre sudafricaine Landless Peoples Movement (Mouvement des Paysans Sans-terre) se mobilisent pour la 17ème Conférence des Parties (COP 17) de la Convention Cadre des Nations Unies sur le Changement Climatique (UNFCCC) qui se tiendra à Durban en Afrique du Sud, du 28 novembre au 9 décembre 2011. Dans les différents pays, les organisations paysannes, notamment à Madagascar, se mobilisent pour que les terres ne soient pas volées http://farmlandgrab.org/8743. En France la Confédération paysanne soutient les luttes des paysans du Sud sur cette thématique. Depuis des années le CNCR du Sénégal réclame une loi foncière et a fait des propositions. En vain.
L'action est compliquée lorsque les paysans se trouvent confrontés à des gouvernements sans scrupules. En théorie il serait nécessaire :
1. De mettre en place des lois foncières (en partenariat avec les organisations paysannes) et des titres fonciers pour les petits paysans ;
2. Mettre dans les Constitutions des Etats du Sud des balises quant à la part que peuvent détenir des étrangers sur le sol national ;
3. Obliger les firmes étrangères à passer des accords avec les Etats sur les conditions de travail auxquels peuvent être soumis les nationaux travaillant pour les entreprises étrangères ;
4. Orienter en priorité les investisseurs vers l'atteinte de la sécurité alimentaire dans les pays concernés ;
5. Associer systématiquement les organisations paysannes au moment de la signature des contrats entre les Etats et les investisseurs ;
6. Mettre en place des mécanismes financiers qui permettent aux paysans du Sud d'investir sur leurs propres terres.
CONCLUSION
Ce mouvement d'accaparement des terres, un vrai pillage, ne vient pas de nulle part. Il est une conséquence directe des crises qui traversent le capitalisme mondial avec d'un côté une augmentation fulgurante des prix des produits alimentaires et d'autre part une certaine défiance dans les placements financiers.
Ce pillage des terres est et sera à l'origine de nombreuses famines à travers le monde. Mais tous finiront par comprendre que ces famines ne viennent pas de la méchanceté de Dieu (qui créerait de mauvaises récoltes ou trop de pluie, ou trop de soleil) ni de l'incapacité des paysans du Sud à produire. Les famines viennent (1) de l'ordre mondial, (2) du mépris des gouvernements du Sud qui n'octroient à la paysannerie ni politiques agricoles, ni financements, ni semences, ni conseils agricoles.   
POUR EN SAVOIR PLUS
- l'article du Monde Diplomatique de septembre 2011 ;
- le site farmlandgrab (http://farmlandgrab.org/) en français



















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