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Ce blog n'est pas un livre construit mais un ensemble de touches d'émotions ou de réflexions nées de quelques années de parcours professionnel et amical dans trois pays du Sud essentiellement : Haïti, Congo RDC et le Sénégal. Vos commentaires sont bienvenus autour de ces textes sans prétention. Juste un partage pour aussi faire découvrir de belles histoires au Sud et des moins drôles. Et n'oubliez pas de cliquer sur "plus d'infos" pour voir la suite de chaque billet !

mercredi 17 août 2011

CRISE DE L'EURO ET DU DOLLAR ? OU CRISE DU CAPITALISME ...?

Il a fallu que je m'empare de ce sujet, même s'il n'est pas simple. D'une part parce qu'il concerne le pays dans lequel je suis né et qui va subir de graves soubresauts mais aussi pour dire à mes amis du Sud la gravité de la situation qui aura des conséquences probablement dramatiques sur les économies du Sud. Vu l'ampleur du sujet j'écrirai en deux billets. Le premier décrit et explique la situation, le second analyse les propositions de solutions et la crise dans son ensemble.
La situation est très préoccupante. Dans le Monde (journal français sérieux!) de ce mardi 16 août 2011 le Prix Nobel d'économie, Joseph Stiglitz, parle de "déluge de mauvaises nouvelles économiques". Bien des yeux sont en ce moment tournés vers cette crise économique et financière de grande ampleur. On oublie dans le même temps que nous sommes à la conjonction de plusieurs crises graves : crise de la démocratie (pays arabes, Angleterre, Espagne, Grèce), crise de l'environnement, crise alimentaire provoquée par le niveaux des prix des produits agricoles. Mais revenons à la crise financière qui est aussi une crise économique se soldant par une faible croissance en Europe.


QUE SE PASSE-T-IL ?
En une du Parisien, fin juillet
Les bourses dévissent. Autrement dit la valeur des entreprises de tous les pays chutent alors que celles-ci ont pu faire des bénéfices colossaux au premier trimestre. On parle de 900 milliards qui sont partis en fumée. L'expression n'est pas juste puisque si l'argent quitte les entreprises, c'est pour aller ailleurs (acheter de l'or par exemple puisque c'est la mode vu que le cours de l'or monte). Donc il n'y a pas de relation entre les bénéfices des entreprises et le capital qui y est mis. D'autres phénomènes jouent que je vais tenter d'expliquer.
Le premier problème est que les entreprises vivent dans des pays précis. Ces pays sont endettés, très endettés même. Et la situation ne fait qu'empirer chaque jour pour les raisons que j'expliquerais plus loin. Ceci influe sur la perception que les actionnaires ont sur l'entreprise. Celle-ci peut avoir de bons résultats mais si elle est localisée dans un pays dont les indicateurs ne sont pas bons, alors les capitaux quitteront l'entreprise.
Sur base de plusieurs sources d'information mais la première étant Eurostat en date du 28 juillet 2011, la plus fiable,  j'ai produit la carte suivante qui montre l'endettement des pays européens par rapport à leur produit intérieur brut, pour faire bref la dette mesurée par rapport à ce que les pays gagnent actuellement. Ce qui est en bleu est correct. Ce qui est en rouge ou rose est préoccupant...
Sur fond de carte France Inter et données Eurostat
Les accords de Maastricht, constitutif de l'Union Européenne, fixent une règle : la dette des Etats ne doit pas dépasser 60% du Produit Intérieur Brut. C'est logique. Ni une personne ni un pays ne peut s'endetter plus que ce qu'il gagne. Quand une banque prête pour un logement à un client elle ne veut pas que l'endettement représente plus que 25% de ses revenus puisqu'il faut que le client ait aussi de l'argent pour vivre. Il en va de même des pays : tous les revenus ne peuvent être consacrés au remboursement d'une dette. Il faut pouvoir payer les fonctionnaires, acheter le pétrole, investir etc. La carte ci-dessus montre que nombreux sont les pays qui n'ont pas respecté le contrat et pas des moindres. Les plus graves cas sont ceux de la Grèce qui en est à 143% d'endettement par rapport à son PIB et cela va encore augmenter avec le nouveau prêt fait récemment (qui va lui-même plomber d'autres pays et d'autres banques comme on le verra par la suite). L'Italie n'est guère mieux avec un endettement de 119% par rapport à son PIB.
Mais regardons la France (81,7% d'endettement), l'Allemagne (83,2%) qui sont les deux "piliers" de l'Europe. D'autres pays inquiètent, notamment l'Espagne (60,1%), le Portugal (93%), l'Irlande (96,2%), le Royaume Uni (80%). Bref, les principaux pays européens sont sérieusement, très sérieusement endettés. Les particuliers peuvent aller voir un médiateur pour déclarer une situation de surendettement. Mais où vont aller les pays ? Que peuvent-ils faire ? Y-a-t-il des mécanismes pour résoudre ce problème de l'endettement des pays ? Mais surtout nous devrons nous poser la question clef : pourquoi ces pays sont-ils si endettés ?
La dette publique d'un pays  est un problème. Mais il en est un autre : celui de la taille de son déficit public par rapport à son PIB. Le déficit est la part des dépenses qui n'est pas couverte par les revenus de ce pays et donc qui est couverte par de la dette (puisqu'on ne peut dépenser si on n'a pas d'argent). Les accords de Maastricht prévoit que le déficit d'un pays européen ne doit pas dépasser 3% de son PIB. Le graphique suivant montre qu'on est loin du compte dans bien des pays !!!

Quatre pays seulement sont dans les clous de Masstricht : le Luxembourg, la Finlande, le Danemark et la Bulgarie. A l'opposé, l'Irlande, la Grèce, l'Espagne, le Portugal ont un déficit inquiétant.
Aux Etats Unis la situation n'est pas meilleure avec une dette de 14 000 milliards de dollars (environ 10 000 milliards d'Euros), soit 100% de son PIB (guère mieux que la Grèce!) à comparer à la dette de la France qui dépasse les 1 600 milliards d'euros tandis que le déficit de la France représente 7,7% de son PIB. Ce déficit, forcément financé par de l'endettement, est donc inquiétant pour la France. Aux Etats-Unis, le déficit était de près de 1 500 milliards de dollars en janvier 2011 soit 9,8% du PIB.
NOS DIRIGEANTS SONT-ILS DES AMATEURS ?
Devant d'aussi mauvais résultats, la population est en droit de se poser des questions sur la qualité de gestion de nos responsables politiques. De fait, elle s'en pose : selon un sondage publié par Atlantico et réalisé en juin 2011 par l'IFOP (donc avant la crise), la position des interrogés était la suivante dans différents pays.



Un sondage plus récent réalisé par l'IFOP et publié le 13 août indiquait que 82% des Français disent se sentir inquiets à l'égard du déficit public et de la dette, dont un quart de "très inquiets"
A QUI OU A QUOI LA FAUTE ?
Donc à qui ou à quoi la faute ? Je tente une synthèse :
1. Il y a des dépenses inconsidérées et non prévues dans les budgets publics. Pour ce qui concerne la France la guerre en Libye n'était pas programmée. Coût : un peu plus d'un millions d'euros par jour et 87 millions d'euros au total écrivait le Parisien le 20 juin 2011. Depuis, la guerre continue sans compter les autres fronts. Mais ces dépenses ne sont qu'une broutille par rapport à ce que les Etats Unis ou la Grande Bretagne ont engagé sur l'Irak ou l'Afghanistan : en mars dernier StIglitz estimait le coût de la guerre en Irak à 3 000 milliards de dollars pour les Etats Unis (un peu moins d'un tiers de leur dette !) et autant pour tous les pays de la coalition.
2. Les prévisions de croissance, c'est comme celles de la météo. Cela n'est pas juste à tous les coups. De fait, la croissance n'est pas là. Alors que le gouvernement avait tablé sur une croissance de 2% pour l'année 2011, la croissance a été nulle au deuxième trimestre 2011 en France. Celle de l'Allemagne n'a été que de 0,2%. Faute de croissance, la capacité des Etats de rembourser leur dette diminue contrairement aux prévisions financières.
3. Les contraintes européennes. La Grèce étant dans une mauvaise posture vu son endettement et son déficit public, vu l'échec du premier plan de sauvetage, les pays européens et leurs banques ont dû remettre au pot. Pour la France, cela se traduit par un endettement supplémentaire de 15 milliards d'euros. La Grèce est responsable d'une partie de l'endettement supplémentaire de la France.
4. Les déficits de gouvernance. Que ce soit aux Etats Unis ou en Europe, les mécanismes de gouvernance ne sont pas les plus aptes à piloter une crise financière. Aux Etats-Unis, la position des républicains au Congrès, manipulés par les ultra conservateurs du Tea-Party, a failli bloquer la capacité du gouvernement à honorer ses engagements faute d'accord pour l'augmentation du plafond de la dette. Obama a dû céder en acceptant de remettre en cause ses plans sociaux. Par la suite, il s'est publiquement emporté contre ces gens qui n'ont pas le sens de l'intérêt national mais font passer des visées politiciennes à court terme avant l'intérêt national. En Europe, on ne sait qui prend les décisions. La Banque Centrale Européenne n'est soumise à aucun contrôle politique et fait les choix qu'elle veut. Le Parlement Européen, a un pouvoir très faible. Les grands ténors sur la crise sont Angela Merkel et Nicolas Sarkozy sans réels pouvoirs sur les institutions européennes et coincés par leurs propres cercles politiques.
5. La spéculation financière. Elle est tout à fait opaque, mal maîtrisée par les responsables des pays et, après avoir spéculé sur les crédits hypothécaires ou les produits alimentaires se fait des choux gras sur la dette des Etats, en croissance exponentielle.
Source : le Monde 10/8/11
"La dette française est détenue à plus de 65 % par des "non-résidents" français. Un chiffre en baisse : jusque fin 2010, il se situait plutôt autour de 70 %. Mais un chiffre qui n'a eu de cesse de grimper ces dernières années : en 1993, seuls 32 % de la dette française était détenus par des non-résidents.

La situation française en Europe est particulière : selon une étude publiée en avril par la fondation pour l'innovation politique (Fondapol), notre pays est en troisième position de l'Union européenne, derrière le Portugal (75 % de la dette détenue par des non-résidents) et la Grèce (71 %). En moyenne, 53 % de la dette des pays européens est détenue par des non-résidents. C'est une différence majeure avec un Etat comme le Japon, dont l'énorme endettement (plus de 200 % de son PIB) est essentiellement possédé par ses épargnants. Les Etats-Unis, quant à eux, ont un tiers de leur dette aux mains de non-résidents" (Le Monde, 10/8/11).

6. Les mécanismes financiers eux-mêmes. Une dette sur un pays, dans le système financier international, se vend et se revend entre créanciers. Le taux d'intérêt change à la hausse, au fil des transactions. Ce n'est pas une variable objective (par exemple un "objectif" prix du marché) mais souvent le résultat d'une notation des agences de notation (souvent subjective et erronée) et de rumeurs . Il ne faut pas voir d'objectivité ou de réalisme économique dans les yoyos du marché financier.
Le schéma suivant (infographie Le Monde) montre les différences de taux d'intérêt pratiquées pour des emprunts à 10 ans. Alors que l'Italie et l'Espagne payent un taux légèrement supérieur à 6%, pour le même produit financier la Grèce se voit taxée d'un presque 15%.

LES AGENCES DE NOTATION

La une de Libération, journal français, le 12 août 2011
Les agences de notation ne sont pas nombreuses en ce monde. Et toutes américaines et privées, hormis une nouvelle agence chinoise qui fait son bonhomme de chemin dans les grandes oreilles du marché financier. Elle a même osé baissé la note de la France. On ne l'écoute pas puisqu'elle est chinoise mais... on ne sait jamais.
Elles ne sont pas très sympas ces petites officines mais, existant depuis des dizaines d'années, elles ont su se faire entendre des marchés.  Officiellement, sur base de calculs financiers soi-disant très sophistiqués, elles cotent les pays (de fait, ce sont leurs méthodes qui ont été copiées par les agences de rating des institutions de microfinance !).
Il y a donc 3 grandes agences américaines (Standard & Poor's (née en 1941), Moody's (née en 1909) et enfin Fitch Ratings (fondée en 1913). Les 3 agences accordent un triple A aux pays supposés être très bien gérés et un D (Fitch et Standard & Poor's) ou C (Moody's) aux pays à la gestion la plus catastrophique.
Pour connaître les notes attribuées par les trois agences aux pays européens, voir l'infographie du Figaro : http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2011/06/24/04016-20110624ARTFIG00687-le-monde-vu-par-les-agences-de-notation.php
Le Monde a montré de manière magistrale comment fonctionnait ces officines tout en "notant" (eh! eh!) les failles dans l'approche. 


Il faut le reconnaître, sans ambiguité aucune : ses agences sont juge et partie (elles gagnent en spéculation le fruit de leurs notations) et, d'aucune manière, n'ont une approche scientifique mais une approche très politique. A preuve le fait que le Trésor américain a manifesté fortement sa critique du mode de calcul de Standard and Poors en disant qu'ils avaient, sur un poste, oublié de comptabiliser quelques 2000 milliards de dollars ! (Une paille !). De ce fait, elles ont quelques difficultés ces temps-ci avec la justice. 
Le régulateur boursier américain, la SEC, a lancé une enquête sur les méthodes de calcul employées par l'agence Standard & Poor's (S&P) pour abaisser la note de solvabilité des Etats-Unis, a affirmé samedi le Wall Street Journal. Les enquêteurs cherchent par ailleurs à déterminer quels employés de l'agence étaient au courant de sa décision et son annonce imminente, afin d'établir un possible délit d'initiés, poursuit le Wall Street Journal. Les instances judiciaires italiennes ont aussi fait des perquisitions dans les locaux de deux agences de notation.
Ces agences sont suspectes et l'ont prouvé dans l'histoire. En 2001, Standard & POOR'S avait attribué la note AAA à la compagnie ENRON jusqu'à la démission de son patron. Quatre mois plus tard l'entreprise faisait faillite ! La même agence de notation affublait en 2008 la banque d'affaires américaine Lehman Brothers d'un triple A jusqu'à ce que la banque fasse faillite, entraînée dans la tourmente des subprimes. Enfin L'Espagne et l'Irlande ont gardé un AAA jusqu'en 2009 alors que les économies de ces pays donnaient des signes évidents de faiblesses.
Le journal français Libération n'a pas été tendre en une du Vendredi 12 août en donnant un triple zéro aux agences de notation ! Pourtant un arbitre et nécessaire. S'il n'est pas bon, il faut le virer. Mais si les joueurs ne sont pas bons, c'est un autre débat et d'autres moyens d'action.
Le drame, dans l'audience des agences de notation, est que leurs décisions de déclassement d'un pays influent directement sur les taux d'intérêt des créances détenues par les banques privées sur les pays. Plus la note devient basse plus le taux d'intérêt augmente... et grossit la dette du pays !!! 
Dernière minute: l'agence de notation Fitch Tradings, citée par le monde, vient de déclarer : "Les piliers fondamentaux de l'exceptionnelle solvabilité des Etats-Unis demeurent intacts : leur rôle pivot dans les systèmes financiers mondiaux et une économie flexible, diversifiée et riche."  Dire que le déclassement par Standard & Poor"s a mis le feu aux marchés...
CONCLUSION PROVISOIRE  
Des indicateurs fondamentaux pour comprendre l'économie mondiale sont au rouge, de tous les côtés : endettement déraisonnable des Etats, déficits budgétaires, absence de croissance. Le système est opaque. Une forte spéculation internationale, fondée sur la rumeur qui vient compléter des faits économiques objectifs, cherche à profiter de la crise. Les centres de décision semblent confus, en Europe comme aux Etats-Unis, donnant la forte impression qu'il n'y a pas de pilote dans l'avion. Les solidarités, nationales et européennes, ne jouent pas ou plus. Les stratégies guerrières contre des régimes et des peuples (Irak, Afghanistan, Libye) s'enlisent tout en coûtant très cher aux contribuables et en augmentant les déficits budgétaires. A côté de la crise financière, émergent ou perdurent d'autres crises : crise alimentaire, crise écologique, crise de la "démocratie". Des populations entières se révoltent en Europe (Italie, Grèce, Espagne, Angleterre) mais aussi dans les pays arabes. Ne peut-on dire que le système capitaliste est en train de craquer de tous les côtés ?
Dans le prochain article nous analyserons les solutions mises en oeuvre, proposées ou cachées. Nous verrons aussi les conséquences éventuelles de cette crise sur les pays du Sud.
  
POUR EN SAVOIR PLUS
Le manifeste des économistes atterrés : http://atterres.org/?q=node/1 /

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